En Suède, la communauté somalienne double victime du coronavirus

La propagation du Covid-19 en Suède s’est accompagnée d’un débat sur l’intégration des populations d’origine somalienne, surreprésentées parmi les victimes. Dans le quartier populaire de Rinkeby, en banlieue de Stockholm, cette communauté endeuillée se sent pointée du doigt.

En Suède, à l’arrivée du printemps, l’Association des médecins suédois-somaliens a tiré la sonnette d’alarme. Le 23 mars, le coronavirus, à peine arrivé sur le territoire national, avait déjà fait 15 morts à Stockholm. Parmi les victimes, six étaient d’origine somalienne et, pour l’association, ce chiffre élevé était source d’inquiétude. Une bonne partie des victimes vivaient dans les quartiers populaires de Järva, où le surpeuplement est répandu.

Jihan Mohamed, médecin et membre de l’association, exprimait, en interview pour la chaîne SVT, sa crainte que le virus touche durement ces quartiers, dont elle-même est originaire : « Plusieurs générations peuvent vivre dans le même appartement, ce qui peut avoir un impact. En même temps, nous savons aussi que la santé publique est plus mauvaise en générale dans des quartiers défavorisés, comme celui de Järva. »

Moins d’un an auparavant, l’Agence de santé publique, Folkhalsomyndigheten, publiait un rapport sur la santé des personnes nées à l’étranger. L’institution estimait alors que la santé publique générale s’améliore, les écarts au sein de la population se creusent. Des maladies telles que l’obésité, le diabète ou les problèmes dentaires étaient beaucoup plus représentées au sein de ces populations.

La douloureuse visibilité des inégalités

Dans la banlieue ouest de Stockholm, Rinkeby illustre les inégalités croissantes pointées par l’Agence de santé publique. Dans ce quartier de Järva, où deux tiers des 16 000 habitants sont nés à l’étranger, le taux de chômage s’élève à 6,9 %, soit deux fois plus que dans le centre de Stockholm, et le revenu moyen est moitié moins élevé que dans le reste de la capitale. L’espérance de vie y est aussi moins importante : 79 ans pour un homme, soit quatre de moins que dans le quartier aisé d’Östermalm, au centre de la capitale.

Hassan Guyo, membre de la jeunesse somali-suédoise, souhaite néanmoins nuancer l’image du quartier dans lequel il vit : « Ici, il y a un vrai sentiment de communauté, il y a plein de choses à faire. Si tu veux jouer au basket, il y a des terrains. Si tu veux jouer au foot, il y des terrains pour ça aussi. »

Quand le coronavirus est arrivé à Stockholm, au printemps, ce sont les quartiers populaires qui ont souffert le plus. Parmi les premières victimes, plus qu’un tiers était d’origine somalienne et vivait à Rinkeby. Mais selon le quotidien Dagens Nyheter, en mai dernier, le gouvernement ne s’intéressait alors pas au sort de ces populations : « Les autorités ont prévenu que les voyageurs [revenant de l’étranger] pouvaient être infectés, mais pas que ceux qui ont transporté les passagers en bus ou en taxi, pouvaient également l’être. »

Anders Tegnell, devant l'institut Karolinska, à Solna, en avril.
Anders Tegnell, devant l’institut Karolinska, à Solna, en avril. Frankie Fouganthin

En effet, le discours d’Anders Tegnell, épidémiologiste en chef, se concentrait davantage sur les voyageurs en provenance d’Italie ou d’Autriche qu’il encourageait à se faire tester : « Le plus important, c’est que des contrôles se fassent quand on quitte un endroit frappé par le virus », expliquait-il. Face à ces touristes, les populations d’origine étrangère étaient, elles, mal informées sur la circulation du virus et les solutions pour ralentir la transmission. Pourtant, nombre d’entre eux sont chauffeurs de taxi ou agents d’entretien, et se sont retrouvés en première ligne face au virus.

Des traductions nécessaires

Depuis, la propagation de l’épidémie est demeurée très inégalitaire. D’après les derniers chiffres de l’Autorité de santé publique, 766 personnes vivant à Rinkeby ont suivi un traitement médical après une infection au coronavirus – soit 29 % de plus que dans l’ensemble de la région de Stockholm.

La surreprésentation des Suédois d’origine somalienne parmi les victimes et les malades a lancé un débat sur l’intégration et la connaissance de langue suédoise. Selon le quotidien Aftonbladet, les informations sur la circulation du virus n’étaient pas accessibles à tous les citoyens du pays, faute de traduction dans d’autres langues que le suédois.

Il a ainsi fallu attendre fin mars pour que les autorités s’attaquent à ce problème. A Stockholm, la maire Anna König Jerlmyr a commandé 6 500 affiches dans plusieurs langues étrangères, pour les coller partout en ville, mais surtout dans des quartiers comme Rinkeby. Le site web de l’Agence de santé publique a, lui aussi, été traduit en somalien, arabe, dari et pachto et le gouvernement a versé 75 millions de couronnes, soit 7,2 millions d’euro, à l’Agence de protection sociale, afin qu’elle produise plus de traductions.

« Des raisons culturelles plausibles »

Dans une tribune intitulée « Osons parler franchement du coronavirus et de la banlieue », la leader du parti conservateur des Chrétiens-démocrates, Ebba Busch, est allée plus loin. Selon elle, si ces quartiers ont été particulièrement touchés, ce n’est pas seulement dû à leur surpeuplement et au fait que les habitants ne peuvent que rarement avoir recours au télétravail. La députée au Parlement suédois pointe également « des raisons culturelles plausibles ».

Ebba Busch, présidente des Chrétiens-Démocrates, à Almedalen, en 2015.
Ebba Busch, présidente des Chrétiens-Démocrates, à Almedalen, en 2015. Per Pettersson

« Les Somaliens entretiennent souvent des relations familiales plus étroites que les Suédois. Ils sont élevés dans un contexte où l’on ne se fie pas forcément aux autorités. L’analphabétisme est répandu et les Somaliens ne disposent pas de la même tradition d’information écrite ou de médecine », écrivait la leader du parti chrétien-démocrate, qui avait recueilli 6,32 % des suffrages lors des élections législatives de 2018.

Ces propos n’ont pas fait l’unanimité parmi les populations immigrées. Pour Hassan Guyo, de l’Association de la jeunesse somali-suédoise, Ebba Busch n’aurait pas dû tenir de tels propos : « Ce sont des mots et des accusations que ne devraient absolument pas prononcer une présidente de parti. Elle ne devrait absolument pas mettre un groupe ethnique au pilori. Ce n’est pas n’importe qui, c’est une politicienne. Si elle pense comme ça, que peuvent dire les autres ? »

Un avis partagé par Ahmed Abdullahi, lui aussi membre de l’association : « C’est du n’importe quoi. Analphabétisme ? Ça n’existe pratiquement plus chez les jeunes. À mon avis, elle ne fait qu’essayer de gagner des points dans les sondages. Certes, il y a du surpeuplement, des problèmes sociaux. Mais cela existe dans d’autres villes aussi, cela affecte d’autres groupes ethniques, mais nous sommes les seuls à être montrer du doigt. »

« La pandémie ne connaît pas de race »

La Suède, contrairement à beaucoup de ses voisins, n’a pas imposé de confinement, préférant miser sur la responsabilité individuelle. Pour Hassan, diplômé en informatique, les directives des autorités ne pouvaient pas être suivies par tout le monde, notamment en ce qui concerne le télétravail : « Un chauffeur de bus ne peut pas travailler depuis chez lui et, beaucoup des chauffeurs de bus et de taxi, qui travaillaient lorsque le coronavirus est arrivé, étaient des Somaliens. Il n’y avait pas beaucoup de personnes qui pouvaient respecter les consignes, même si elles le voulaient. Ce n’était tout simplement pas possible pour eux. »

En juin dernier, l’Agence de santé publique lui a donné raison dans un rapport intitulé « Prévalence du Covid-19 dans les différentes catégories socioprofessionnelles », selon lequel le métier le plus affecté par le virus était chauffeur de taxi, suivi par pizzaïolo et chauffeur de bus ou de tram. Ces métiers particulièrement représentés à Rinkeby, parmi la communauté somalienne, ne permettaient pas aux habitants de suivre les consignes. Les chauffeurs de taxi, potentiellement infectés par des voyageurs en provenance de l’étranger, ramenaient ainsi le virus au sein de leur foyer.

A l'entrée de la station de métro de Rinkeby, sur la place principale du quartier.
A l’entrée de la station de métro de Rinkeby, sur la place principale du quartier. Caesar

La propagation du Covid-19 pourrait également trouver son origine dans un facteur plus surprenant : les escalators de la station de métro de Rinkeby. Entre mars et juillet, ceux-ci se sont retrouvés en panne, forçant les usagers à s’entasser dans un seul ascenseur, pour descendre les 37 mètres de profondeur. Si de telles explications ne provoquent pas autant de débat que l’intégration des populations étrangères, Hassan les juge plus crédibles : « La pandémie ne connaît pas de race. Elle a affecté toute la banlieue, pas seulement les Somaliens. »

Imam de la mosquée de Rinkeby, Hussein Farah Warsame expliquait alors à Dagens Nyheter que « les grands-parents meurent et cela devient traumatisant pour les enfants. Ils voient le corona de très près. Ensuite, on leur dit qu’il s’agit d’ethnicité. Les enfants sont nés ici, mais à chaque fois que les autorités, les politiciens ou les médias pointent du doigt des populations des quartiers à cause de leurs origines ethniques, ils se demandent s’ils appartiennent vraiment à la société suédoise ».

Malgré les difficultés rencontrées dans ces quartiers populaires, Hassan fait, lui, preuve d’optimisme : « Nous essayons autant que faire se peut d’appartenir à cette société. Nous faisons de notre mieux pour travailler et pour améliorer le quartier où nous vivons. C’est clair que ces discours nous affectent, mais il y a aussi des gens très bien, des gens positifs autour de nous. Malgré les problèmes que nous avons, il est important de rester positif. »

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