La Sainte-Lucie, paradoxe de l’égalité à la suédoise

Chaque année, une jeune fille est choisie pour incarner sainte Lucie, symbole du retour de la lumière après l’hiver. À Malmö, l’élection ne tient désormais plus compte du genre des candidats. Une décision controversée qui a relancé les débats sur les traditions et l’égalité en Suède.

« Nous avons décidé de ne plus prendre le genre comme condition nécessaire pour être candidat, explique Viveca Byhr Lindén, en charge de l’organisation de la Sainte-Lucie de Malmö. Auparavant, nous ne demandions que des filles, mais nous avons décidé de ne pas le faire cette année. Nous avons réalisé que désormais les gens ne s’identifient pas toujours à un genre. »

Parfois considéré comme un concours de beauté dissimulé, la fête de la Sainte-Lucie de Malmö ne prend désormais plus en compte le physique et le genre pour élire celle ou celui qui incarnera la sainte. « Nous ne voulons plus recevoir de photos de la part des candidats, et nous nous fichons de savoir s’ils savent chanter. Nous ne voulons plus restés coincés dans le traditionalisme », précise Viveca Byhr Lindén. La sélection se fait dorénavant en fonction des bonnes actions et de l’engagement civique.

Cette annonce a provoqué une nouvelle controverse autour de la Sainte-Lucie. « Je suis désespéré de voir que les filles ne sont plus les seules à pouvoir être sainte Lucie. Faut-il encore que d’autres traditions soient corrompues ? », s’interroge Lars Hansson, ancien membre des Démocrates de Suède, parti d’extrême-droite.

Certains Suédois voient dans ce changement de règlement une attaque contre les traditions de leur pays, ainsi qu’une remise en question des normes de genre. Pour eux, cette neutralité de genre serait trop extrême et irait à l’encontre même de cette fête.

Une fête critiquée

D’origine païenne, la fête célèbre le retour de la lumière après de longues nuits d’hiver. Traditionnellement, une jeune fille, le plus souvent blanche et blonde, est choisie pour incarner sainte Lucie. Vêtue d’une robe blanche, d’une ceinture rouge et d’une couronne sur laquelle sont disposées des chandelles, elle apparaît dans les rues, entourée de nombreux compagnons. Demoiselles d’honneur, garçons d’honneur, farfadets et bonhommes en pain d’épice et sainte Lucie entonnent des chants de Noël.

Depuis près d’un siècle, la Sainte-Lucie s’est transformée en concours de beauté qui n’en dit pas le nom. Chaque ville désigne celle qui aura l’honneur d’incarner la sainte et de défiler dans les rues sur l’air du fameux Sankta Lucia. La préférence a longtemps été accordée aux jeunes filles au teint pâle et blonde, incarnation parfaite de ce que devrait être la femme suédoise.

Chaque année, les Suédois se déplacent en nombre pour assister aux célébrations et aux concerts dans les églises du pays. Pourtant, malgré la popularité de cette fête, de plus en plus de débats émergent dans la société. Racisme, sexisme, aspect religieux, certains reprochent à la Sainte-Lucie d’aller à l’encontre des valeurs progressistes du pays. L’évolution de cette fête est parfois vue comme l’une des dernières étapes pour atteindre l’égalité entre les genres. D’autres concours de beauté, comme Miss Suède, ont disparu sous la pression d’associations féministes.

Une attaque contre les valeurs suédoises

Entre conservateurs et progressistes, la bataille fait rage. Beaucoup de Suédois veulent conserver la fête dans son aspect le plus traditionnel. Comme chaque année, la chaîne de télévision SVT diffuse un concert à l’occasion de la Sainte-Lucie. En 2012, ce sont les célébrations d’Uppsala, au nord de Stockholm, qui sont retransmises à la télévision. En direct, les téléspectateurs ont découvert Astrid Cederlöf, une jeune fille noire et brune, en sainte Lucie. Un choix qui a créé la controverse. Certains Suédois, souvent proches de l’extrême droite, ont critiqué une « promotion de l’immigration ». Pour eux, une personne noire ne pouvait pas être représentative de la Suède.

Astrid Cederlöf est choisie en 2012 par la ville d’Uppsala pour incarner sainte Lucie. • Crédits : SVT

Quatre ans plus tard, le débat est relancé. Dans ses catalogues, la chaîne de magasins Åhlèns utilise la photographie d’un petit garçon noir déguisé en sainte Lucie. « Nous voulons être inclusifs dans notre communication. Nos campagnes visent à montrer une image représentative de la société suédoise », expliquait Lina Söderqvist, responsable marketing de la marque.

À l’occasion de la Sainte-Lucie, la marque Åhlèns avait choisi un jeune garçon noir pour incarner la sainte. L’image a dû être supprimée en raison de nombreux messages racistes. • Crédits : Åhlèns

Largement relayée sur les réseaux sociaux, cette image avait entraîné une vague de réactions racistes, dénonçant une « attaque contre les traditions nordiques » et un « génocide contre les blancs ». Des messages de soutien avaient alors été largement partagés pour contrer ces messages de haine. De nombreux Suédois avaient également diffusé des photos en déguisement de sainte Lucie.

Depuis dix ans, la Sainte-Lucie est devenue le symbole des débats qui cristallisent la Suède. D’un côté, les féministes et les progressistes qui militent pour plus d’égalité, et qui luttent contre le sexisme et le racisme. De l’autre, les conservateurs et l’extrême-droite qui voient dans ces évolutions des attaques contre les valeurs et les traditions de leur pays, se sentant même parfois persécuté dans leur identité suédoise. Ils auront été sûrement soulagés d’apprendre que la sainte Lucie désignée de cette année à Malmö est Natalia Bosak. Une jeune fille blanche et blonde.

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