Deux mois après les législatives, la Suède est toujours sans gouvernement

Malgré les tentatives des leaders de droite et de gauche, aucune coalition ne se dessine. Un véritable casse-tête, alors que l’extrême-droite empêche toute formation d’une majorité. Si les partis n’arrivent pas à conclure un accord, de nouvelles élections pourraient être convoquées.

Jamais la Suède n’était restée aussi longtemps sans gouvernement. Sept semaines après les élections législatives, aucune coalition ne se dessine. Une situation inédite dans ce pays où les négociations pour former le nouvel exécutif n’ont jamais duré plus de deux semaines. Après deux tentatives infructueuses, Ulf Kristersson, le leader du principal parti de droite, a estimé qu’il était temps de proposer un gouvernement pour ne pas faire perdre patience aux Suédois. Dès le soir de l’élection, le 9 septembre, l’éditorialiste du quotidien Dagens Nyheter, Ewa Stenberg, anticipait les complications à venir. « Les électeurs ont voté, mais la question de savoir comment la Suède sera gouvernée à l’avenir est toujours sans réponse ».

Historiquement, le Parlement suédois est divisé en deux blocs : d’un côté, le bloc « rouge-vert » autour des sociaux-démocrates, des verts et de Vänstre, le Parti de gauche. De l’autre, le bloc « bourgeois » réunissant les Modérés, le grand parti de droite, les chrétiens-démocrates, les libéraux et les centristes. Avec l’élection de 62 députés « démocrates de Suède », le parti d’extrême-droite est venu bousculer l’harmonie parlementaire.

Les Démocrates de Suède et leur chef, Jimmie Åkesson, sont venus perturber l’harmonie parlementaire. • Crédits : Per Pettersson

En Suède, les 349 députés sont élus à la proportionnelle. Chaque parti peut envoyer des parlementaires à condition de franchir la barre symbolique des 4% à l’échelle nationale.  À l’issue des élections législatives qui ont lieu tous les quatre ans, le président du parlement doit envisager tous les scénarios possibles pour nommer le chef de parti le plus à même de former un gouvernement. L’heureux élu a deux semaines pour négocier avec ses alliés ou des partis susceptibles de le soutenir, avec l’espoir de devenir le nouveau premier ministre et d’obtenir un vote de confiance au parlement. Le système suédois n’assure pas automatiquement la victoire au parti arrivé en tête, puisque des gouvernements minoritaires ont dirigé la Suède à plusieurs reprises.

En 2018, les deux blocs ont connu leurs pires résultats depuis presque trente ans. Malgré la domination historique des sociaux-démocrates en Suède, la gauche suédoise n’a réussi à faire élire que 144 parlementaires. L’alliance de droite ne réunit que 143 députés. Aucun bloc ne se rapproche de la barre symbolique des 175 élus qui permet d’obtenir une majorité absolue. Si les résultats de l’extrême-droite sont moins importants que prévus, les 62 députés du parti anti-immigration suffisent à bloquer l’ensemble du système politique suédois. « La politique des blocs à la suédoise est complètement brisée », analysait Ewa Stenberg. Les partis traditionnels devront s’adapter à cette nouvelle donne. Dans le cas contraire, de nouvelles élections pourraient être organisées.

Deux tentatives tenues en échec

Depuis sept semaines, les négociations s’enchaînent donc dans les couloirs du Riksdag, le Parlement suédois. Quinze jours après les élections, le premier ministre social-démocrate, Stefan Löfven, est démis de ses fonctions par une motion de défiance adoptée par « l’Alliance », le bloc de droite, et l’extrême-droite. Un revers pour l’ancien syndicaliste qui espérait pouvoir se maintenir en donnant des gages à la droite. Habituellement réservé au bloc majoritaire, il avait offert le poste de président du Parlement aux Modérés.

Andreas Norlén, député « modéré » depuis 2006 et désormais à la tête du Riksdag, dispose de quatre tentatives pour désigner un potentiel premier ministre. Il charge Ulf Kristersson de former un nouveau gouvernement dans un temps imparti de deux semaines. Pour espérer obtenir une majorité, le leader de la droite suédoise a d’abord essayé de négocier avec les sociaux-démocrates avec l’espoir de former une grande coalition. Une situation qui aurait été inédite depuis la Seconde Guerre mondiale, mais il s’est vu opposer une fin de non-recevoir de la part de Stefan Löfven.

Ulf Kristersson, le leader de la droite, est pressenti pour devenir le nouveau premier ministre suédois. • Crédits : Parti populaire européen

Sa deuxième option était de former un gouvernement minoritaire, avec l’appui des Démocrates de Suède. Un scénario inimaginable pour les Centristes et les Libéraux, alliés du parti modéré, qui se sont toujours opposés à faire partie d’une coalition soutenue par l’extrême-droite. Deux semaines plus tard, Ulf Kristersson est contraint de jeter l’éponge.

Stefan Löfven, est alors appelé par le président du Parlement pour tenter de former le nouveau gouvernement. Au soir de l’élection, le leader social-démocrate avait lui-même constaté « l’enterrement de la politique des blocs », et avait appelé à faire barrage à l’extrême-droite en collaborant au-delà du clivage gauche-droite. Stefan Löfven s’est donc tourné vers le centre en tentant de négocier avec les Libéraux et les Centristes. Les deux partis ont décliné, refusant de briser l’alliance formée avec les Modérés et les Chrétiens-Démocrates.

« Bien que sept semaines se soient écoulées depuis les élections et que deux tentatives aient échouées, le message des chefs de parti est le même aujourd’hui que le jour du scrutin, estime Mats Knutson, journaliste pour SVT. Personne n’a bougé d’un pouce et la situation politique est toujours bloquée. »

Un scénario à la Borgen pour débloquer la situation

Sept semaines après les élections, Andreas Norlén, le président du Parlement, ne dispose plus que de deux cartouches. Pour ne pas perdre plus de temps, il adopte une nouvelle stratégie. Après avoir laissé les chefs de parti tenter de former eux-mêmes le nouveau gouvernement, il les a convoqués à tour de rôle. À l’exception du parti Vänstre, à l’extrême-gauche, et des Démocrates de Suède. « Personne ne veut former de gouvernement avec moi », a expliqué Jimmie Åkesson, le leader du parti anti-immigration, qui ne s’est pas étonné de ne pas avoir été convié.

Le président du Parlement a proposé quatre scénarios de coalition possibles aux six partis traditionnels :

  • Une coalition à six partis avec le bloc « rouge-vert » et le bloc « bourgeois »
  • Une grande coalition entre les sociaux-démocrates et les modérés
  • Un gouvernement de centre-gauche réunissant les sociaux-démocrates, les verts, les centristes et les libéraux
  • Un gouvernement autour des modérés, avec le bloc « bourgeois » et les verts

Pour l’heure, aucune de ces possibilités ne semble avoir la faveur des chefs de parti qui campent sur leurs positions. Le président du Parlement pourrait choisir de nommer un nouveau candidat, autre que Ulf Kristersson et Stefan Löfven. Un scénario à la Borgen, du nom de la célèbre série danoise, pourrait alors se dessiner : le futur premier ministre suédois pourrait être issu d’un parti minoritaire, capable de rassembler tous les bords. Annie Lööf, présidente du parti centriste, pourrait faire consensus, aussi bien auprès de ses alliés de droite que de la gauche qui avait tenté de la séduire. Malgré son discours officiel qui s’oppose à cette idée, « elle s’est montrée de plus en plus intéressée à assumer de telles responsabilités ces derniers jours », estime Mats Knutson.

Annie Lööf, cheffe des Centristes, pourrait devenir essentielle pour espère former un nouveau gouvernement. • Crédits : Centerpartiet

Cette hypothèse, un temps envisagé par Andreas Norlén, a été déboutée par les chrétiens-démocrates et les modérés. Au terme de discussions intenses avec les chefs de parti, Ulf Kristersson a été désigné pour la deuxième fois pour former un gouvernement. Pour accentuer la pression sur les leaders politiques, le président du Parlement enverra directement le leader de la droite et son gouvernement potentiel devant le Parlement pour un vote de confiance, en début de semaine prochaine.

Andreas Norlén accélère le rythme, mais l’issue de cette nouvelle tentative reste incertaine. Selon Mats Knutson, « si le président du Parlement ne parvient pas à amener les partis à ajuster leurs positions, la seule issue pourrait être de nouvelles élections ». Une perspective vue comme idéale par l’extrême-droite qui espère pouvoir affirmer encore davantage sa position au Riksdag, mais une catastrophe pour les partis traditionnels. Ce scénario, qui serait une première dans l’histoire de la Suède, pourrait pousser les chefs de parti à un mariage de raison pour éviter ce qui est déjà vue comme une catastrophe.

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