Islande : quels enjeux pour les législatives anticipées ?

Après une importante crise gouvernementale en septembre dernier, tous les partis politiques représentés au parlement en Islande se sont prononcés en faveur de nouvelles élections un an quasiment jour pour jour après celles de 2016. Pourquoi ? Quels enjeux pour ce nouveau scrutin ?

Comme la plupart des pays nordiques, l’Islande a une culture politique de coalitions. Les élections se font toutes à la proportionnelle, et s’ensuivent toujours plusieurs jours, voire semaines, de négociations. Pour comprendre la crise gouvernementale qui a eu lieu en septembre, il faut remonter à avril 2016 : les fameux Panama Papers secouent l’Islande. Le Premier ministre, Sigmundur Davið, est poussé à la démission, non sans avoir essayé de s’accrocher et de se défendre, par de massives manifestations sur Austurvöllur, la place du parlement. Plus de 20.000 personnes, dont moi-même, s’y rassemblent spontanément. Un nombre important dans un pays qui compte à peine 340.000 habitants. Deux autres ministres sont cités dans les Panama Papers, Ólöf Norðal et Bjarni Benediktsson. Ce dernier deviendra Premier ministre quelques mois plus tard.

UN PARLEMENT TROP DIVISÉ EN ISLANDE

Face à cette crise, de nouvelles élections sont convoquées en octobre 2016, le temps de nettoyer un peu et d’effacer les mémoires. Le Parti Pirate, déjà en forte hausse avant avril, devient la première force politique dans les sondages, jusqu’aux dernières semaines avant les élections. Les Pirates prônent une transparence totale de la vie politique, la liberté sans contrôle sur internet et surtout, la mise en place de la Constitution écrite par les citoyens en 2012 et retoquée par le Parlement, malgré le référendum dont résultait un large « oui » (69,9%). Mais voilà, sans leader – le parti refusant d’avoir un chef, malgré la présence charismatique de Birgitta Jónsdóttir – et sans plateforme programmatique, la crédibilité des Pirates s’est essoufflée, même si les médias internationaux s’attendaient à un résultat écrasant en leur faveur. Ici, il y avait peu de doutes. Les autres partis de l’opposition n’étant pas assez forts, le Parlement s’est partagé en plusieurs blocs peu compatibles.

Le parlement jusqu'au prochaines élections.
Le parlement jusqu’aux prochaines élections, avec une majorité à droite.

Le Parti du Progrès (centre-droit) du Premier ministre sortant et désavoué, Sigmundur Davið Gunnlaugsson, obtiendra tout de même 8 sièges, sur 63 ; de quoi faire basculer une majorité. Sauf que le Parti de l’Indépendance, allié du Parti du Progrès depuis 1944, fort de ses 21 sièges, refuse de construire une coalition avec un parti devenu indésirable. Personne ne veut faire alliance avec l’ancien Premier ministre. S’ensuivent alors des tractations entre tous les partis. Le Président islandais remettra un mandat à cinq reprises, sur trois mois, avant qu’un gouvernement à la majorité très fragile (32 sièges sur 63) soit constitué autour du Parti de l’Indépendance (21 sièges) et Bjarni Benediktsson. Les deux autres partis constituant cette majorité sont Renouveau (7 sièges), un dissident du Parti de l’Indépendance, et Avenir Radieux (4 sièges), un parti centriste pro-européen qui en rejoignant ce gouvernement rompt la promesse qu’ils avaient fait aux partis de gauche de ne pas s’allier avec la droite.

Le gouvernement sortant. Au fond, au centre, le Président d'Islande, Guðni Th. Jóhannesson.
Le gouvernement sortant. Au fond, au centre, le Président d’Islande, Guðni Th. Jóhannesson. • Crédits : Morgunblaðið

Majorité trop fragile pour gouverner, des programmes trop différents, il était certain que la coalition ne tiendrait pas ainsi tout un mandat. Mais, personne n’aurait pu prévoir cette chute aussi rapide. En juillet, Bjarni Benediktsson, Premier ministre, est informé que son père a écrit une lettre de recommandation pour soutenir la réhabilitation d’un pédophile pris dans une des plus grosses affaires de l’histoire du pays. En effet, une vieille loi islandaise permet qu’un criminel puisse voir son casier judiciaire effacé cinq ans après sa peine si trois personnalités publiques écrivent une recommandation. On ne reproche bien sûr pas au Premier ministre l’acte de son père, mais plutôt de l’avoir caché. C’est une commission parlementaire qui a sorti l’affaire et il n’en a pas fallu beaucoup plus pour qu’Avenir Radieux, membre du gouvernement, décide de lâcher la coalition. Il s’agissait plus d’une excuse qu’un véritable problème, tant les partis de la coalition étaient différents.

Face à la difficulté de reformer un gouvernement, aucun parti ne voulant rejoindre le Parti de l’Indépendance dans sa chute, Bjarni Benediktsson jette l’éponge et tous les partis s’accordent sur la tenue de nouvelles élections au mois d’octobre.

LA GAUCHE EN BONNE VOIE

Les élections se tiendront le 28 octobre. Qu’en attendre ? Beaucoup de choses. Deux nouveaux partis ont pris une place relativement importantes dans les sondages :

  • le Parti du Centre (Miðflokkurin), créé il n’y a de cela que deux semaines, autour de l’ancien Premier ministre empêtré dans les Panama Papers, Sigmundur Davið Gunnlaugsson, trône fièrement entre 6 et 10% des intentions de vote.
  • le Parti du Peuple (Flokkur Fólksins), absent des radars il y a un an, est l’extrême-droite locale. Sa chef, Inga Sæland, apprécie d’être comparée à Marine Le Pen. Le parti est entre 5 et 9% dans les intentions de vote et fera vraisemblablement son entrée à l’Alþingi, le parlement islandais.

Les autres partis se présentant à la législature sont, par ordre de classement dans les sondages :

  • Le Mouvement des Verts de Gauche (Vinstri-græn), grand favori, parti principal de l’opposition sous l’égide de Katrín Jakóbsdóttir, devrait être la première force politique du Parlement, et est crédité entre 22 et 30% des intentions de vote. Sa présidente devrait devenir la prochaine Première ministre d’Islande, reste à savoir sur quelle coalition.
  • Le Parti de l’Indépendance (Sjálfstæðiflokkurinn). Malgré les affaires, encore récemment, puisque Bjarni Benediktsson est accusé d’avoir vendu toutes ses actions dans les banques islandaises quelques heures avant la crise de 2008, le parti continue de compter sur ses soutiens. Une base qui reste toujours la même peu importe le contexte, et place le parti entre 19 et 25% dans les sondages.
  • L’Alliance Social-Démocrate (Samfylkingin). Grande absente de la précédente élection (seulement trois sièges !), elle fait une grande remontée dans les sondages, créditée à présent entre 9 et 15 % des intentions de vote.
  • Le Parti Pirate (Píratar), affaibli par son manque de crédibilité, a perdu ses soutiens en faveur des deux partis de gauche favoris des sondages. Il faudra certainement compter sur eux au Parlement, mais on s’attend à un résultat entre 7 et 11 %.
  • Le Parti du Progrès (Framsókn), lui aussi très affaibli par la dissidence du Parti du Centre, devrait tout de même avoir quelques sièges au Parlement, avec entre 5 et 9 % des intentions de vote.
  • Les deux autres partis de la coalition précédente, Avenir Radieux (Björt Framtið) et Renouveau (Viðreisn), ne resteront probablement pas au Parlement, étant en dessous du minimum requis, 5%.
Moyennes des derniers sondages parus. Un bloc de gauche renforcé et un bloc de droite divisé
Moyennes des derniers sondages parus. Un bloc de gauche renforcé et un bloc de droite divisé semblent se dessiner.
Le parlement projeté selon les derniers sondages (moyenne).
Le parlement projeté selon la moyenne des derniers sondages.

LES COALITIONS POSSIBLES 

Ce qui paraît acquis, c’est que le Mouvement des Verts de Gauche devrait être le parti majoritaire et donc avoir le mandat de former un gouvernement. Au vu de la projection des sièges, il semblerait possible qu’une coalition tripartite entre ces derniers, l’Alliance Social-Démocrate et le Parti Pirate soit mise en place, offrant à l’Islande une possibilité historique de tester un gouvernement orienté à gauche (ce qui n’est arrivé qu’une fois depuis l’indépendance en 1944 !). Pour l’instant, cette majorité se situerait entre 31 (ce qui ne serait pas suffisant) et 36 sièges dans les sondages.

À droite, les partis sont trop divisés pour former une coalition ; même à 4 partis, cela serait trop juste, et on imagine mal le Parti du Progrès accepter de travailler avec le dissident Parti du Centre. Alors que reste-t-il ? Eh bien pas grand chose. On peut imaginer le Parti du Progrès, débarrassé du paria Sigmundur Davið, travailler avec le Mouvement des Verts de Gauche et l’Alliance Social-Démocrate, mais il est peu probable qu’ils aient la majorité au Parlement.

Katrín Jakóbsdóttir (Mouvement des Verts de Gauche), Bjarni Benediktsson (Parti de l'Indépendance) et Logi Einarsson (Alliance Social-Démocrate) seront les principaux protagonistes post-élection.
Katrín Jakóbsdóttir (Mouvement des Verts de Gauche), Bjarni Benediktsson (Parti de l’Indépendance) et Logi Einarsson (Alliance Social-Démocrate) seront les principaux protagonistes post-élections. • Crédits : Samfylkingin.

Reste le Parti de l’Indépendance. L’Islande n’est pas à l’abri d’un retour en force du parti, même si les sondages indiquent le contraire. Pourquoi ? Parce que le découpage des circonscriptions leur est très favorable. Il est peu imaginable de le voir s’associer avec le Mouvement des Verts de Gauche et/ou l’Alliance Social-Démocrate, mais nous ne sommes jamais loin d’une surprise dans la politique islandaise.

Dans tous les cas, cette élection arrivée dans un contexte particulier aura une influence historique dans un pays bien remis de la crise de 2008 mais enclin à des doutes, notamment sur le tourisme, le logement et l’économie en général.

Antoine Huré

Crédits pour la photo de couverture • Iceland Review, lors de la manifestation du 4 avril 2016.

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