Le Royaume-Uni, un radeau à la dérive

À regarder de près la situation politique, économique et social du Royaume-Uni, trois semaines après la victoire du Brexit, nul doute que le pays est à la dérive. Les brexiters ont été les premiers surpris par cette victoire inattendue, et l’image de leur campagne bien ficelée s’est progressivement fissurée pour laisser apparaître mensonges et lâcheté. Plutôt que d’assumer leur responsabilité, beaucoup ont préféré quitter le navire et laisser les europhiles gérer une sortie de l’Union européenne. C’est bien la lâcheté de ces femmes et de ces hommes qui entraîne aujourd’hui une crise politique majeure au Royaume-Uni, au risque de voir le pays imploser.

L’impréparation d’une victoire

L’annonce de la victoire du « Out » a surpris une bonne partie du pays, et surtout la classe politique. Beaucoup de brexiters ne semblaient pas s’attendre à sortir victorieux de ce référendum. Nigel Farage lui-même, alors chef de UKIP (UK Independence Party) avait reconnu sa défaite après la clôture des bureaux de vote. Les premiers dépouillements ne laissaient d’ailleurs rien présager de cette victoire finale. Ce sont pourtant bien eux qui ont gagné.

Nigel Farage - Photo : Philippe Huguen pour l'Agence France Presse
Nigel Farage – Photo : Philippe Huguen pour l’Agence France Presse

Seulement, beaucoup de ces femmes et hommes politiques avaient construit leur campagne sur des arguments fallacieux et des mensonges plus gros les uns que les autres. Naturellement quand Nigel Farage annonce que les 350 millions de livres a priori alloués chaque semaine à l’Union européenne seraient finalement utilisés pour financer le National Health Service (NHS), le système de santé britannique, ça donne envie aux électeurs. Ce que Monsieur Farage n’avait pas prévu, c’est que ses arguments allaient se retourner contre lui. Quand deux journalistes lui demandent, le 24 juin, de garantir l’utilisation de cet argent pour le NHS, il ne peut que reconnaître son erreur. Croyant à peine en sa victoire, lui comme d’autres ont inventé des arguments farfelus qui auront pourtant réussi à convaincre dix-sept millions d’électeurs.

Dans les heures qui ont suivi l’annonce des résultats, les politiques britanniques offraient un bien triste spectacle. Comme on pouvait s’y attendre, David Cameron a pris la décision de démissionner. Plus personne ne semblait avoir le courage de mener rapidement la sortie. Boris Johnson lui-même, ancien maire de Londres, n’était plus si pressé d’appliquer ce Brexit, alors que les dirigeants européens hâtaient déjà le pays à entamer la procédure.

La lâcheté des brexiters

Il n’aura pas fallu attendre bien longtemps pour que les brexiters comprennent leur responsabilité. Seulement, au lieu de les assumer comme ils auraient dû, ils ont tous fait le choix de quitter le navire et de le laisser couler. L’exemple type est bien sûr Boris Johnson. L’ancien maire de Londres aura tout fait pour écarter David Cameron et prendre sa place en tant que Premier ministre. Mais après l’annonce des résultats, le vent a vite tourné en sa défaveur. Pourtant très populaire, il s’est écroulé dans les sondages, donnant Theresa May en tête pour devenir le chef des conservateurs. C’est finalement la trahison de Michael Gove, qui s’est également lancé dans la course, qui aura eu raison de lui. Comme quoi, Boris Johnson n’avait absolument pas anticipé les conséquences d’une victoire, pas plus que les conséquences d’une démission de David Cameron. Le premier lâche quittait donc le navire.

La victoire du leave au référendum signe la fin de mon ambition politique. – Nigel Farage, 4 juillet.

Nouveau rebondissement, lundi 4 juillet. Cette fois, c’est Nigel Farage qui claque la porte. Après avoir mené une campagne virulente contre l’Union européenne, il s’en va comme si de rien n’était, prétendant avoir réussi la mission qu’il s’était fixé. Quand on sait sa responsabilité dans la tenue de ce référendum, cette sortie est un peu facile. Heureusement pour les Britanniques, le désormais ancien leader de UKIP compte bien rester député européen pour « observer de très près le processus de négociation à Bruxelles et intervenir de temps en temps au Parlement européen ». Plutôt que d’assumer la responsabilité qui est la sienne dans les années à venir, Nigel Farage préfère se réfugier à Bruxelles, là où il continuera à toucher un salaire confortable. Europhobe certes, mais pas trop. Le deuxième lâche quittait donc le navire.

Andrea Leadsom - Photo : Reuters
Andrea Leadsom – Photo : Reuters

Maintenant que les deux têtes d’affiche de la campagne pour le Brexit sont parties, qui reste-t-il pour représenter les brexiters ? Michael Gove ou Andrea Leadsom ? Le premier s’est rapidement fait éliminer lors du deuxième tour de la sélection des candidats à la tête du parti conservateur. Après avoir trahi David Cameron en faisant campagne pour le Brexit, et avoir entraîné la chute de Boris Johnson, il s’en va lui-même, sans un bruit. Andrea Leadsom fait, elle, le choix d’abandonner la course et de laisser la place à Theresa May, désormais Première ministre. C’est donc bien une figure du « Remain » qui aura la tâche de mener le Brexit. Tous les brexiters ayant successivement abandonné par lâcheté ou par ambition personnelle, sans doute dans l’espoir d’obtenir un ministère. N’est-ce pas Monsieur Johnson ?

Des partis au bord de l’implosion

La conséquence notable de tous ces conflits et de tous ces départs est inévitablement l’instabilité des partis. A l’annonce de la démission de David Cameron et de l’abandon de Boris Johnson, les requins, ou les vautours (au choix), se sont lâchés pour savourer ce qu’il restait du parti conservateur. Tous pensaient que l’ancien maire de Londres était le candidat idéal pour le poste de leader. Seulement voilà, l’annonce surprise de son retrait met en branle la stratégie du parti. Les petites ambitions personnelles ont pris le pas sur la campagne. La situation était d’autant plus inquiétante que le prochain chef du parti serait aussi le Premier ministre. Fort heureusement pour les conservateurs, la nomination rapide de Theresa May semble avoir apaisé le parti, et la formation de son gouvernement montre une main tendue à l’aile droite du parti, profondément europhobe.

L’instabilité règne également au sein du parti UKIP. Nigel Farage en a quitté la tête plus rapidement que prévu, et la question de sa succession se pose. Le leader en était la figure emblématique, et sans lui que pourrait devenir le parti ? Pour beaucoup, en partant, l’europhobe a signé la mort du mouvement. D’autant que les divergences sont nombreuses. Certains comme Nigel Farage contribuent à propager un climat xénophobe en étant contre l’immigration, quand d’autres sont davantage libertariens et moins à cheval sur ces aspects. Dès lors, comment unir un parti où personne ne voit les choses de la même manière ? Réponse à l’automne pour la nomination du prochain chef de file.

Jeremy Corbyn - Photo : William Olivier pour l'European Press Agency
Jeremy Corbyn – Photo : William Olivier pour l’European Press Agency

Même si les Conservateurs et les nationalistes sont mal en point, c’est étonnamment le Labour Party qui apparaît le plus en crise. Dès l’annonce des résultats, Jeremy Corbyn, le chef du parti, a été accusé de ne pas s’être assez impliqué dans la campagne, et donc d’avoir (in)volontairement favorisé la victoire du « Out ». Certains ont même fait circuler une rumeur selon laquelle le leader travailliste aurait lui-même voté pour la sortie de l’Union européenne. Une motion de défiance à son encontre a été votée par 75% des députés du parti, entraînant l’organisation d’une élection interne. Sa principale concurrente, Angela Eagle, est déterminée à prendre la tête du parti. Si le courant mené par la candidate n’obtient pas le départ de Jeremy Corbyn, le Labour pourrait bien imploser en deux camps distincts : les pro et les anti-Corbyn.

Vers une dislocation du royaume ?

Scotland will seek independence now. Cameron’s legacy will be breaking up two unions. Neither needed to happen. – J. K. Rowling, 24 juin.

L’auteur écossaise a parfaitement résumé la situation politique à l’issue du référendum. Dans les heures qui ont suivi, Nicola Sturgeon, la Première ministre écossaise, a appelé au maintien de l’Ecosse dans l’Union européenne et inévitablement à la tenue d’un second référendum sur l’indépendance de cette nation. Il était évident qu’en cas de victoire du Brexit, la question des indépendances allait de nouveau se poser dans le pays, quand on sait que les Ecossais ont surtout fait le choix de se maintenir au sein du Royaume-Uni en 2014 pour rester dans l’Union européenne. Au-delà d’une simple désunion entre les europhiles et les brexiters, c’est bien une désunion territoriale qui se profile pour le pays.

Nicola Sturgeon - Photo : Scottish Government
Nicola Sturgeon – Photo : Scottish Government

Nicola Sturgeon a évidemment bien compris l’enjeu de cette victoire pour le Scottish National Party (SNP), d’autant que toutes les circonscriptions écossaises ont voté en faveur du maintien. Pour le discours qu’elle a tenu au lendemain du référendum, la Première ministre s’affichait drapeaux écossais et européen derrière elle. Les dirigeants européens, Martin Schultz, président du Parlement européen, et Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne, l’ont également reçue à Bruxelles. Autant de signes qui montrent la détermination écossaise à se maintenir dans l’Union, et s’il le faut à quitter le Royaume-Uni.

Le problème, c’est surtout que Nicola Surgeon n’est pas la seule à vouloir l’indépendance. Des voix se sont déjà faites entendre concernant l’Irlande du Nord. Comme l’Ecosse, les Irlandais du Nord ont voté en faveur du « In », car ils savent pertinemment ce qu’ils doivent à l’Union européenne, la région étant largement bénéficiaire de la politique agricole commune (PAC). C’est pourquoi le Sinn Féin, parti national irlandais, a proposé un référendum sur l’unification de l’Irlande.

Plus surprenant, l’appartenance au royaume de Gibraltar, petite enclave au sud de l’Espagne, est remise en cause. Les habitants craignent véritablement une sortie de l’Union européenne qui leur serait dommageable, leur position d’enclave les rend dépendant du voisin espagnol. C’est pourquoi 95% d’entre eux ont voté pour le maintien. Les Espagnols qui revendiquent ce territoire depuis des décennies n’ont pas manqué de proposer une souveraineté partagée aux Britanniques, permettant à Gibraltar d’avoir accès au marché unique.


Nous devons essayer d’être aussi proches de l’UE que possible. – David Cameron, 13 juillet.

Voilà le conseil de David Cameron à la nouvelle Première ministre du Royaume-Uni. Theresa May aura la lourde charge de mener la sortie de l’Union européenne, elle qui était pour le maintien. Elle devra donner des garanties aux nations britanniques, car comme elle l’a rappelé dans son discours d’entrée en fonction, le parti conservateur est avant tout unioniste. Elle devra également assurer l’unité de son parti, en difficulté après la démission de David Cameron, le choix de ses ministres va en ce sens. La tâche s’annonce dure, mais espérons pour elle qu’elle réussisse à remettre de l’ordre dans un pays en crise, et dont la situation restera sans doute incertaine dans les mois à venir.

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