Géopolitique de l’Eurovision

Beaucoup de pays, dont la France, se plaignent chaque année de perdre et mettent leurs défaites successives sur le dos d’alliances entre pays. Mauvais joueurs ? En réalité, à chaque décompte de points, le concours de chansons disparaît derrière des considérations éminemment politiques. Loin d’être un simple télé-crochet, l’Eurovision est aussi un portrait géopolitique de l’Europe. Divertissement européen, le concours permet de dresser un tableau de ce qu’est l’Europe aujourd’hui, de ce que sont les conflits en Europe, de ceux qui sont alliés.

Pourquoi la France perd et la Suède gagne ?

Anggun, après sa triste défaite de 2012, avait fustigé le copinage entre les pays européens lors des votes :

Je commence sérieusement à me poser la question. On est seuls en fait. Il y a des pays qui font bloc. Les pays de l’Est se sont tapés dessus pendant des années et maintenant ils font bloc.

La chanteuse n’était pas si loin de la vérité. Au moment du décompte des votes, les résultats sont attendus et souvent sans surprise. On ne s’étonnera plus de voir le Danemark, la Norvège, la Suède, la Finlande et l’Islande voter les uns pour les autres. C’est devenu un groupe quasiment établi dans la mécanique de l’Eurovision. On retrouve la même chose dans les pays de l’ex-Yougoslavie ou en Europe orientale. Il n’est plus ici question de concours de chants, mais bien d’alliances stratégiques entre pays, qu’elles soient volontaires ou non.

Il suffit d’ailleurs de regarder les points attribués lors de la dernière édition pour se rendre compte de ce phénomène.

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Tableau récapitulatif des points attribués par pays – Source : eurovision.tv

Etonnement, le Monténégro a donné douze points à la Serbie et vice-versa, la Moldavie à la Roumanie, la France et les Pays-Bas à la Belgique, la Lituanie à la Lettonie, l’Espagne à l’Italie, la Biélorussie à la Russie, et ainsi de suite. Chaque année, le même scénario se répète laissant peu de place au suspens. Le scénario est si bien ficelé que des groupes de pays sont facilement identifiables. Beaucoup de pays votent ainsi en raison d’une simple proximité géographique, d’une simple proximité culturelle ou en raison d’une forte communauté au sein du pays. La carte ci-dessous représente les principaux groupes de pays votant entre eux.

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Plusieurs groupes apparaissent nettement :

  • Les pays scandinaves : Danemark, Finlande, Norvège, Suède, Islande, auxquels s’ajoute parfois l’Estonie
  • Les pays de l’ex-Yougoslavie : Slovénie, Croatie, Macédoine, Bosnie, Albanie, Monténégro, Serbie
  • Les pays de l’ex-URSS : Russie, Ukraine, Biélorussie,

Certains pays fonctionnement en couple, s’accordant généralement les meilleurs scores de façon réciproque. Le meilleur exemple est le binôme formé par Chypre et la Grèce. En 2015, sur un total d’onze points, Chypre en a reçu dix de la part de la Grèce. À l’inverse, sur un total de vingt-trois points, la Grèce en a reçu huit de Chypre. D’autres couples existent au sein de la compétition : Turquie et Azerbaïdjan, République tchèque et Slovaquie (retirée du concours), Espagne et Portugal (retiré du concours), Royaume-Uni et Irlande, pour n’en citer que quelques-uns.

Quid des communautés issues de l’immigration ? Même si leur poids est moindre dans l’attribution des points, il n’est pas négligeable. Les pays méditerranéens accordent des points à la Roumanie et à l’Ukraine, l’Allemagne à la Turquie, et la Suisse aux pays de l’ex-Yougoslavie. Pour la France, l’exemple le plus concret est l’Arménie. C’est d’ailleurs le pays qui accorde le plus de points aux candidats français. À l’inverse, la France accorde systématiquement des points au candidat arménien. Un axe Ouest-Est se forme alors entre « pays d’immigration » et « pays d’émigration ».

Ce jeu d’alliances n’est, malheureusement, pas vraiment favorable à la France. Les pays d’Europe de l’Ouest suivent moins ce système et votent pour d’autres raisons, ou s’ils le font ne reçoivent pas nécessairement de points en retour. C’est d’ailleurs souvent la raison pour laquelle les pays dits « Big 5 » (Allemagne, Espagne, France, Italie et Royaume-Uni) occupent les dernières places, et notamment la France et le Royaume-Uni. La seule façon de gagner est alors purement artistique, mais là encore ces pays pèchent souvent sur leurs choix de chansons ou d’artistes. Notons que les Big 5 font leur grand retour cette année, avec des pronostics qui leur sont particulièrement favorables.

Messages politiques, boycott et censure

Au-delà de simples alliances permettant à certains pays de gagner des points plus facilement que d’autres, l’Eurovision est un catalyseur des tensions entre les pays européens et constitue le lieu idéal pour diffuser des messages politiques. Le contexte politique européen a, dès les débuts du concours, eu un poids dans son organisation et son déroulement. Le premier incident politique notoire remonte à 1964, lorsqu’un homme surgit sur le scène avec une bannière à la main sur laquelle était peinte : « Boycott Franco et Salazar ». Le Danemark, alors organisateur, avait d’ailleurs émis des réserves sur la participation de l’Espagne et du Portugal lors de cette édition.

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Les pays participants ne sont pas en reste lorsqu’il s’agit de provoquer les pays rivaux. Avec environ deux cents millions de téléspectateurs, le concours offre une magnifique vitrine pour défendre ses intérêts et se moquer de ses voisins. Lors de l’édition 2009 organisée par la Russie, la Géorgie décida de boycotter le concours en raison du conflit armé opposant les deux pays. Finalement, le pays prit la décision de participer avec la chanson We Don’t Wanna Put In. Le titre provoqua une vive polémique en Russie, puisqu’il avait un double sens : We Don’t Wanna Putin (Nous ne voulons pas de Poutine). Les pressions de l’UER sur la Géorgie la poussèrent à se retirer du concours, le pays refusant de changer le nom de la chanson. Cette année, c’est l’Ukraine qui s’attire les foudres de la Russie avec le titre 1944, dont les paroles évoquent la déportation du peuple tatar de Crimée par Staline.

L’Arménie s’en est elle aussi fait une spécialité. En 2009, la séquence introduisant le pays contenait des images du monument Nous sommes nos montagnes, sculpture se trouvant sur le territoire du Haut-Karabagh, territoire composé majoritairement d’Arméniens, mais officiellement territoire azerbaïdjanais. Le monument fût représenté à plusieurs reprises, lors des apparitions de la délégation arménienne. En représailles, l’Azerbaïdjan avait décidé de saboter la participation arménienne. Le pays a été condamné par l’UER pour avoir manipulé les votes et avoir masqué les numéros téléphoniques permettant de voter pour l’Arménie. La censure était telle que les autorités ont arrêté plusieurs citoyens azerbaïdjanais soupçonnés d’avoir tout de même voté pour les candidats arméniens.

Comme pour certaines éditions des Jeux Olympiques, le boycott est un moyen facile pour exprimer son mécontentement ou sa mésentente envers un autre pays. Dernier pays en date à avoir boycotté le concours ? L’Arménie lors de l’Eurovision 2012 qui avait lieu à Baku, en Azerbaïdjan. Par crainte que les autorités azerbaïdjanaises ne puissent assurer la sécurité de la délégation arménienne, le pays avait préféré se retirer du concours.

Quid de l’opinion publique ?

L’Eurovision est, enfin, un moyen d’évaluer l’opinion publique européenne, car même le public participe à cette géopolitique du concours. Au-delà des considérations purement géographiques, les populations expriment leur sympathie et leurs affinités pour les autres. Dans les années 1980 et 1990, l’Irlande avait le vent en poupe. Un pays qui donnait alors envie d’être découvert. Aujourd’hui, ce même phénomène s’observe avec les pays scandinaves. Suède, Norvège et Danemark font souvent la tête du classement. Ces candidats sur-entraînés pour l’Eurovision attirent la sympathie des autres pays

À l’inverse, les Européens peuvent exprimer leur mécontentement. Lors de l’édition 2014, la Russie en fit les frais. Le conflit entre la Russie et l’Ukraine eut des répercussions inattendues sur le concours. Les candidates russes, les jumelles Tolmatchevy, ainsi que le porte-parole russe attribuant les points, furent hués et sifflés à chacune de leurs apparitions.

La Russie avait alors reçu la grande majorité de ses points des pays de l’Est de l’Europe. L’Ouest, comme une sanction, ne lui accorda que très peu de points. Seul le Portugal lui accorda deux points. À l’inverse, l’Ukraine avait reçu des points du Danemark, de l’Espagne, de l’Italie, de l’Autriche, de la Finlande, ou de la Belgique. La victoire de Conchita Wurst avait d’ailleurs été interprétée comme un pied-de-nez à la Russie, en raison de la situation des minorités et de la loi promulguée interdisant toute propagande homosexuelle dans le pays.

Les pays de l’Ouest ne sont pas immunisés contre ces votes sanctions. Habitués au haut du classement, les pays anglo-saxons sont désormais dans les derniers chaque année. Leur implication dans le conflit irakien leur a valu un sérieux revers, puisqu’en 2003, le Royaume-Uni fit un « nul point », et finit naturellement dernier. Pour la France, son intervention dans la résolution du conflit entre la Russie et l’Ukraine est une cause de ses mauvais résultats.

Dans son règlement, l’Eurovision interdit « tout discours ou geste politique ». Pourtant, s’il y a bien un concours qui est politisé, c’est bien celui-là. Peut-être plus encore que les Jeux Olympiques. Certes, la politique investit l’Eurovision, mais si la France finit dans le bas du classement depuis plusieurs années, c’est aussi par un manque d’investissement. En Scandinavie et dans l’Est de l’Europe, le concours représente l’un des événements les plus importants de l’année, et les pays s’y investissent artistiquement par leur choix de chanson, d’artiste et de mise en scène. Le concours permet à beaucoup de pays d’obtenir une visibilité qu’ils n’ont pas forcé dans l’Union européenne et dans le monde, et en usent comme d’un « soft power ». Les pays de l’Ouest, considérant le concours comme ringard, ne s’impliquent pas et s’étonnent encore de perdre. Beaucoup annoncent pourtant le retour des « Big 5 » pour cette année, et une potentielle victoire française. Rendez-vous est pris le 14 mai pour vérifier si l’Eurovision est définitivement un concours politique.

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